Réflexions d'un documentariste créateur d'une œuvre interactive
Réflexions d’un documentariste créateur d’une œuvre interactive
Figure 16 : Page d’accueil du site Texan Eels on Wheels. http://www.texaneelsonwheels.com/#WebOpeningMenu (photo et graphisme : Gilles Tassé)
Je reconnais d’emblée que mon parcours de cinéaste et de documentariste a influencé l’élaboration de la structure interactive de mon webdocumentaire et mes choix esthétiques de composition graphique. L’approche que j’ai adoptée lors de la conception et la construction médiatique de mon objet documentaire interactif est assurément plus filmique que graphique; et le potentiel de communication de l’œuvre se situe grandement du côté des témoignages vidéographiques. Cela est probablement dû, en partie, au matériel audiovisuel disponible, composé d’entrevues et de documentation d’action et de lieu, mais aussi à la nature de mon parcours de cinéaste, dans lequel j’ai toujours favorisé une approche sobre, proche du cinéma direct, sans trop d’effets de style.
Cependant, même si je remarque de fortes similitudes entre mon approche de création interactive et l’élaboration de mes œuvres linéaires, j’y relève une différence significative. En production cinématographique, la structure du récit est créée lors du montage. En cinéma interactif, la structure de navigation est établie par l’interface, et le récit prend forme par la suite, en réponse aux gestes interactifs posés par le spect-acteur. C’est lors de la conception de cet espace d’accueil et de cette offre d’action présentés à l’écran que je me suis senti à la fois le plus réquisitionné en tant que créateur et le plus bousculé dans mes habitudes de cinéaste.
La création d’une interface s’apparente à l’élaboration de la structure d’un récit, d’un scénario, ou même du découpage technique d’un film – chaque élément est conçu en prévision et en fonction des qualités narratives et informationnelles d’une œuvre à venir, et chaque élément influence chacun des autres éléments. Même si toutes ces étapes sont établies avec le plus grand soin et la plus grande minutie, elles sont toutes assujetties aux deux autres étapes de production qui les suivent, le tournage et surtout le montage, qui structurent l’œuvre définitivement. Cette fois-ci, je n’avais pas accès à l’ultime étape du montage – l’interaction devenant l’acte structurant – et je ne pouvais donc donner forme définitive à mes intentions de communication. Je devais céder le contrôle du déroulement narratif au spect-acteur en ayant toutefois bien établi une suite de possibilités narratives et une interface conformes à mes intentions de communication.
De la même manière, bien que je considère que mon objet interactif suscite chez le spect-acteur une qualité de présence réflexive, similaire à celle que permet le cinéma documentaire (plutôt qu’une prédisposition à l’action s’accomplissant habituellement dans les jeux et l’expérimentation multimédia), je note à nouveau une divergence importante. Lorsque j’ai eu à juger et à tester la qualité de mon travail de création, et que j’ai assumé le rôle de spect-acteur, j’ai remarqué une différence significative dans l’attitude et la posture que j’adoptais lors de mon expérimentation (comparativement à celle que j’ai lors d’un simple visionnement d’une œuvre linéaire). Et cela, alors même que j’étais en mode d’écoute et de réception médiatique (plus ou moins passive), sans posséder l’intention immédiate de poser un geste déclencheur de détournement narratif ou informationnel.
La qualité de spectature que j’adoptais était différente. Je n’étais plus seulement impliqué à vouloir connaître la suite et à comprendre l’information que je recevais, mais j’établissais à l’avance des liens entre ce que j’avais vu et ce que j’étais à vouloir expérimenter par la suite. Possédant un nouveau sens des responsabilités face à l’expérimentation à laquelle je me soumettais, je me sentais engagé narrativement, intellectuellement et émotionnellement, à des degrés de posture d’implication temporelle, narrative ou cognitive, différents. Un peu comme lors d’une discussion franche et animée, où la qualité de l’écoute nourrit les réflexions et la pertinence des répliques que se construisent, en prévision de leur énonciation et de leur réception. Et je crois que cette implication à niveaux multiples sera encore plus marquée pour un spect-acteur directement touché par les enjeux liés au traumatisme de la moelle épinière.
Je soumets que le spect-acteur de l’œuvre documentaire interactive adopte une position semblable à la posture que j’adopte comme cinéaste lors du montage d’un film. Il doit considérer les actifs médiatiques dont il dispose et construire sa propre structure narrative et de réflexion. Cependant, il effectue cette démarche de manière différente, car la forme qu’il construit évolue suivant la progression de sa compréhension du matériel audiovisuel qu’il découvre, et que j’ai moi même mis à sa disposition. Comme créateur, je partage donc avec lui cet espace de réflexion sur une réalité et sur la société d’où elle est extraite, collaborant ainsi chacun à notre tour à ce dialogue sur le réel.
Je crois donc que mon objet documentaire et interactif permet et favorise cette collaboration à un dialogue et une réflexion sur le réel entre un créateur et son spect-acteur. L’interactivité navigationnelle inscrite dans l’œuvre semble participer à l’évolution de la compréhension des enjeux que l’on peut y observer en rendant le spect-acteur responsable et conscient de son expérimentation médiatique et informationnelle. Je considère que cette posture offerte au spect-acteur le prédispose à vouloir réfléchir aux enjeux auxquels il est exposé. Cette posture particulière est le résultat de mon travail de cinéaste et de communicateur; et la préservation de cette prédisposition à la réflexion devient donc, à mon avis, la responsabilité principale du cinéaste créateur de documentaires interactifs.
J’avais aussi d’autres objectifs de communication lors de l’élaboration de mon objet. Je désirais répondre et utiliser à mon avantage cette propension à l’échange et à la communication du spectateur moderne, engagé simultanément par différents dispositifs médiatiques. Je suis curieux de constater cette caractéristique interactive de mon objet que j’ai élaborée et construite autour de Facebook. Je constaterai l’efficacité de cette approche au fil de l’expérimentation de l’œuvre. Sans cette caractéristique importante, mon documentaire interactif se priverait des avantages de communications et d’échanges que procure le Web. Il serait un peu semblable aux anciennes œuvres distribuées sur CD-ROM ou DVD, limitées, et moins performantes.
Idéalement, j’aurais aimé étudier d’autres possibilités interactives qu’offre l’expérimentation d’une œuvre sur le Web, la connexion à Internet et la mobilité des nouveaux dispositifs médiatiques. Je suis particulièrement intéressé par la géolocalisation, qui m’apparaît être un outil de réflexion et d’exploration du réel possédant de grandes possibilités. J’aurais aussi été curieux d’explorer les possibilités de construction interactive permettant au spect-acteur de modifier la qualité audiovisuelle de l’information qu’il reçoit en choisissant lui-même, par exemple, la présence de plans de coupe, de voix off, de musique, de textes, etc. Cependant, aussi limité que puisse sembler mon objet, sa réalisation a exigé que je mette en œuvre toutes mes capacités techniques et de conceptualisation. Et, au final, mon œuvre a bien répondu à la commande que je lui avais assignée, c’est-à-dire, soutenir et stimuler adéquatement ma réflexion sur cette nouvelle forme documentaire, me permettre de mieux comprendre la collaboration qu’elle requiert de son créateur et de son spect-acteur, et offrir à ce dernier un espace propice à la réflexion.